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C’est un condensé de 13 titres. Comme les 13 années de leur absence sous les spot-lights. Mais aussi et surtout comme un message subliminal adressé aux mélomanes et aux fans. Pour dire, si besoin en était, que leur silence pendant ces 13 ans n’est en aucun cas synonyme d’une quelconque cécité sur l’actualité du pays. Encore moins d’un pacte de non-dénonciation signé avec le pouvoir en place. Lancé jeudi à l’occasion d’une conférence de presse à Abidjan Cocody, “Héritage” du duo Yodé et Siro s’est posé tout en douceur ce vendredi sur les plateformes de téléchargement et dans les bacs à CD. Et le moins que l’on puisse dire, à priori, c’est que la nouvelle signature sonore des enfants de Gbatanikro [sous-quartier de la commune de Treichville] respecte tous les codes de la mue stylistique qu’ils ont amorcé depuis quelques années, notamment avec ‘’Signe Zo’’, leur dernier album sorti en 2007.

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C’est un ‘’Héritage’’ qui s’inscrit aussi et surtout dans une tradition que les garçons ont instituée et respectée depuis deux décennies. En adressant, à chaque sortie, des ‘’lettres ouvertes’’ aux différents gouvernants et régimes qui se sont succédés à la tête de la Côte d’Ivoire.

L’Héritage du duo est emballé dans une musique zouglou qui s’élève joyeusement vers de nouvelles sonorités, livrant son feuillage de 13 titres aux vents des nouvelles sonorités qui soufflent sur le paysage musical national et international, tout en gardant ses racines profondément enfoncées dans le terreau de ce rythme dont l’engrais de base reste la percussion. Mais pas que. C’est un ‘’Héritage’’ qui s’inscrit aussi et surtout dans une tradition que les garçons ont instituée et respectée depuis deux décennies. En adressant, à chaque sortie, des ‘’lettres ouvertes’’ aux différents gouvernants et régimes qui se sont succédés à la tête de la Côte d’Ivoire.

Yodé et Siro-Héritage-Le groupe zouglou fidèle à sa logique

Sous Henri Konan Bédié qui a succédé au père fondateur Félix Houphouët-Boigny (1993), la chanson ‘’Ivoirité’’ a fait tâche d’huile. Le titre qui touche de la voix le syndrome ou le sentiment d’exclusion d’une certaine classe d’Ivoiriens se rappelle au souvenir des mélomanes comme un message prophétique. Puisque ‘’l’Ivoirité’’ sera l’une des raisons évoquées par la junte militaire pour justifier le coup d’État qui porte le général Robert Guéi à la tête du pays, en 1999. La donne ne changera pas pour autant. Et le titre ‘’Ivoirité’’ restera toujours d’actualité, jusqu’à l’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir en 2000. En mars 20002, le duo signait l’album ‘’Antilaleca’’. Dans le pur respect de la tradition, le titre ‘’Président’’ qui souhaitait la ‘’bonne arrivée’’ au concerné, donnait des nouvelles du pays sur un tableau sonore dépeignant sans filtre les problèmes sociopolitiques auxquels le nouveau président doit chercher des solutions.

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Prémonition ou pure coïncidence, toujours est-il que 6 mois après, le président Gbagbo essuie un coup d’État qui se mue en rébellion avec la division du pays en deux.

Prémonition ou pure coïncidence, toujours est-il que 6 mois après, le président Gbagbo essuie un coup d’État qui se mue en rébellion avec la division du pays en deux. Au nombre des raisons avancées – par Guillaume Soro alors chef-porte-parole de la rébellion –, c’est ‘’l’Ivoirité’’ qui aurait exclu une bonne partie des Ivoiriens, notamment ceux du nord. 5 ans plus tard, sur l’album ‘’Signe Zo’’ sorti en 2007, toujours sous le même président, les deux compères remettaient une autre couche. Cette fois, avec deux titres. ‘’Le peuple te regarde’’ dans lequel le duo dénonçant la gabegie qui sévit au sommet de l’État, prévenait le président : « Si tu as choisi voleur, nous on va t’appeler voleur ». Et ‘’Quel est mon pays’’, qui rappelle la persistance de ‘’l’Ivoirité’’ qui a conduit à la rébellion.

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Yodé et Siro

Yodé et Siro interpellés par Georges Aboké

Après l’élection de 2010 qui a vu la chute de Laurent Gbgabo, alors que les fans et autres observateurs avaient pris goût à cette tradition, c’est la douche froide avec l’arrivée d’Alassane Ouattara et le RHDP au pouvoir. « J’avoue que dans tout ce qui se passe, c’est le silence des artistes zouglou qui m’intrigue. Sous Gbagbo, un duo comme Yodé et Siro était prolixe avec les mots justes pour dénoncer ce qui ne va pas, mais là, tout à coup, sous Ouattara, ils sont devenus aphones. Pourtant, vu les circonstances dans lesquelles le nouveau pouvoir est arrivé et la situation du pays aujourd’hui, ce n’est pas la matière qui manque », se désole alors Georges Wenceslas Aboké à l’occasion des échanges que nous avions eu avec lui à son maquis à Cocody-Riviera 2. Pour l’ex-Directeur général de la Radiodiffusion télévision ivoirienne (Rti), « la force du zouglou réside dans la portée des messages qui expriment tout haut ce que le peuple pense tout bas, mais j’ai l’impression que ça, c’était avant». Si bien qu’au moment où Alassane Ouattara entamait son deuxième mandat au sortir des élections de 2015, le journaliste ivoirien qui officie depuis quelques années, sur la télévision panafricaine Label TV, basée au Gabon, ne cachait plus sa déception sur l’évolution générale du zouglou. Mais aussi et surtout son amertume quant au silence assourdissant du duo Yodé et Siro qu’il appréciait bien.

Yodé et Siro-L’album “Héritage” annonce-t-il la fin du pouvoir d’Alassane Ouattara ?

En attendant la réaction officielle de l’ex-animateur vedette que nous avons tenté de joindre en vain ce vendredi, le moins que l’on puisse dire, c’est que “l’Héritage” livré par Yodé et Siro vient dissiper quelque peu les récriminations nourries contre eux depuis plusieurs années. Dans le camp de l’ex-président Laurent Gbagbo, notamment chez ceux qu’on appelle les ‘’Gor’’ (les partisans de Gbagbo ou rien), le titre phare de l’album qui livre une peinture au vitriol mais très réaliste, et d’actualité de la gouvernance d’Alassane Ouattara, circule déjà dans les téléphones à une vitesse grand V, à partir de Gor-Tv, une télé en ligne. Avec des ritournelles telles, « Les gens sont emprisonnés et tu dis qu’il n’y a personne en prison » ; « Ce que tu n’as pas voulu hier, tu ne le fais pas aujourd’hui » ; « On dit qu’il n’y a pas l’argent au pays et tu dis que l’argent travaille. Mais l’argent travaille pour qui ? » ; « Plus de 60 ethnies dans notre pays, mais du rez-de-chaussée jusqu’au dernier étage, du gardien au directeur, ce sont les Bakayoko ou bien les Coulibaly seulement qui mangent »…, le duo peut se targuer d’avoir fait le boulot. Mais pas que.

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Yodé et Siro-Ces couplets qui interpellent !

Bien au-delà des multiples imprévus qui ont conduit aux reports du retour de Yodé et Siro jusqu’à cette année, nombreux sont ceux qui croient que cet album sorti à 4 mois de l’élection présidentielle est un signe prémonitoire. Dans la même veine que ‘’Ivoirité’’ et ‘’Le peuple te regarde’’. Deux titres qui, à la lueur de l’histoire du pays et des bouleversements socio-politiques survenus dans la droite ligne de leurs sorties, placent aujourd’hui Yodé et Siro dans un rôle du ‘’Séplou’’ (du nom d’un oiseau guetteur qui prévient de l’imminence du danger et annonce la guerre – surnom du village que porte également Laurent Gbagbo).

Sous le président Alassane Ouattara, nous n’avons pas chanté. De sorte que certaines personnes s’en étonnent. Mais nous dirons encore ce que nous pensons

De fait, pour les partisans de cette thèse, les couplets tels « Payez vos crédits avant de partir… », ou « Pourquoi tant de souffrance avec 2% de chômeurs et bientôt une croissance à deux chiffres ? » ou encore « Faisons attention à un peuple qui ne parle plus… » devraient alerter les tenants du pouvoir actuel que « c’est fini, terminé, bouclé », comme le dit cet internaute Gor qui le clame ouvertement sur sa page facebook. Vrai ? Faux ? « Sous le président Alassane Ouattara, nous n’avons pas chanté. De sorte que certaines personnes s’en étonnent. Mais nous dirons encore ce que nous pensons », avaient prévenu simplement Yodé et Siro lors d’un passage sur la Nouvelle Chaîne Ivoirienne (NCI), quelques jours avant la sortie de l’album Héritage.