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Dans la deuxième partie de l’interview qu’il nous a accordée, Tiken Jah parle de la FESCI, la si bouillante fédération des élèves et étudiants de Côte d’Ivoire qui semble s’endormir. Alassane Ouattara et Tiken Jah, les rapports, il répond : « C’est mon grand frère…Je suis proche de lui ». La politisation de la société ivoirienne ne lui échappe pas : « Mosquées, pasteurs…tous sont politisés ». La nouvelle génération de leaders politiques, Guillaume Soro, Charles Blé Goudé, Tiken Jah propose comment les éliminer démocratiquement. Une seconde partie qui ne manque pas d’intérêt. Pour rappel, cette interview nous a été accordée par Tiken Jah ce samedi 14 décembre en France dans la ville de Nantes en marge du festival Tissé et métisse où il était la tête d’affiche.

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Tu penses réellement qu’il y aura une autre crise après ce que nous avons connu en 2010 ?

Oui, cela est possible si les Ivoiriens ne se mettent pas ensemble. Et ça, il n’est pas tard pour le faire. Au lieu de rester là à scander, Gbagbo, Bédié…Si on ne se met pas ensemble, il y aura désunion. Prenons l’exemple de la France. Les Français ont littéralement paralysé leur pays. Ceux qui sont dans les rues de Paris, Nantes, Bordeaux et autres, il y a des socialistes, des républicains, les verts…Ils laissent les cartes de leurs partis respectifs de côté, et ils défendent l’intérêt général. Ils démontrent que c’est le peuple qui a le pouvoir. Tout le contraire du peuple Ivoirien qui n’a pas le pouvoir parce que tout simplement les Ivoiriens sont divisés. Et quand vous êtes divisés, quelque soit celui qui sera au pouvoir, cette personne va vous manipuler.

Les acquis démocratiques de la France, et j’ai envie de le dire, avec le recul démocratique auquel on assiste en Côte d’Ivoire, est-ce que ce sont les mêmes réalités ? Pouvons-nous vraiment mener les mêmes combats ?

Il ya eu recul démocratique en Côte d’Ivoire parce que les Ivoiriens ont lâché…

…Les opposants sont emprisonnés aussi

Quand les opposants sont en prison, ils faut manifester tout simplement pour réclamer leur liberté. Si un opposant est arrêté en France, les gens ne vont pas rester les bras croisés…

On assiste à un échec du peuple Ivoirien

…La France ne va pas revenir à cette ère là, celle de l’arrestation des opposants

Je ne compare pas la France à la Côte d’Ivoire, mais ce que je veux faire comprendre, c’est que les Ivoiriens ont lâché le combat. Ils se sont focalisés, soit sur Gbagbo, Bédié, Alassane, Soro…Ils ont lâché le combat commun. Et donc, les acquis démocratiques, normal, qu’ils régressent. Au lieu de défendre ce, pour quoi, les gens sont morts, parce qu’il y’a eu tout de même 3000 morts, et ça, ce n’est que pendant la crise post-électorale, or avant cela, il y’a eu plusieurs morts et bien de sacrifices. Au lieu que les bété, les baoulé, les dioula, les guéré soient ensemble pour réclamer la santé pour tous, qu’il y ait des routes, la couverture maladie…on entend plutôt un clan revendiqué, cette fois-ci, c’est à nous le pouvoir. Pour moi, on assiste à un échec du peuple Ivoirien. Surtout le fait de se retrouver à nouveau face à un autre cas de guerre, c’est un échec pour nous. C’est dire que nous n’avons rien compris. Même du côté de la FESCI, les étudiants qui faisaient trembler les différents gouvernements, ne donnent plus de la voix. Tout est politisé. Les mosquées sont politisées, les pasteurs sont politisés…on fait quoi ? L’atmosphère est propice dans un tel cas pour les hommes politiques.

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On ne t’a pas vu t’afficher, malgré le combat mené avec les dirigeants actuels, cela est dû à quoi ?

J’ai voulu par mes prises de position, maintenir la barre du reggae en Côte d’Ivoire et au-delà, en Afrique. J’ai des fans dans tous les partis politiques de la Côte d’Ivoire. Je peux me faire critiquer, ce qui est tout à fait normal parce que tout le monde ne peut pas être forcement d’accord avec ce que je vais dire. Je suis pour la liberté d’expression et de pensée. Je ne peux pas mener tous les combats. Le problème en Côte d’Ivoire, c’est que beaucoup de jeunes nous critiquent souvent, nous reprochent que nous n’avons pas dénoncé tel ou tel fait, mais diantre, je ne suis pas l’opposition « man » ( lire en anglais). Si je critique les politiciens d’une certaine manière, est-ce que je suis capable de faire ce qu’ils sont en train de faire. Je peux à priori dénoncer, éveiller les consciences, mais je ne peux pas aller appeler à des marches. La dernière mobilisation qu’il ya eu pour le sénat, nous avons levé la voix pour dire que le sénat ne servait à rien. Il ya eu une forte mobilisation de l’opposition. Mais une fois que la manifestation a commencé, les gens ont commencé à scander : « Libérez Gbagbo ». Ils ont oublié le sénat et aujourd’hui le sénat a été mis en place.

Alassane Ouattara, c’est mon grand frère, c’est ma famille

Quels sont tes rapports avec le Président Alassane Ouattara ?

C’est mon grand frère. Alassane Ouattara est mon grand frère. Je pense que parmi les artistes Ivoiriens, je suis celui qui suis beaucoup plus proche de lui sur le plan familial parce que sa mère vient du même village que moi. Mon père connaissait bien la famille d’Alassane Ouattara. C’est ce, pour quoi quand on disait qu’il est Burkinabé, j’ai été le premier à être étonné d’entendre cela. Quand j’avais 11, 12 ans, il y’a l’oncle d’Alassane Ouattara qui venait distribuer du sucre au village au nom d’Alassane Ouattara. Donc quand je prends de l’âge, et qu’à mes 20 ans, j’entends qu’il n’est pas Ivoirien, je suis outré. C’est mon grand frère, c’est ma famille.

Que les Ivoiriens fassent tout afin que ni Gbagbo, Alassane, Bédié ne se présente pour les élections présidentielles de 2020

Depuis qu’il est au pouvoir, vous vous êtes vus combien de fois ?

Je pense que ça, ce n’est pas trop important. Ce qui est important, c’est que autant j’ai critiqué sous Gbagbo, je l’ai fait sous Alassane Ouattara. Mon objectif est de maintenir la barre du reggae. En Côte d’Ivoire, beaucoup de musiques sont aujourd’hui dans le bling bling. Quand tu écoutes les messages, il n’y a pas de messages d’éveil, même si ces artistes et ces musiques, je les respecte. Mais le reggae a toujours été une musique où dès que vous refusez d’être neutre, vous tombez. Il ya beaucoup d’artistes que je ne citerai pas ici, mais qui ont pris position, qui ont carrément grillé leur carrière par rapport à leurs prises de position. Le reggae me coûte cher et j’en paye le prix.

Tu as pris position récemment contre un troisième mandat d’Alpha Condé en Guinée, un troisième mandat se profile pour Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire…Quelle est ta position sur ça ?

Que les Ivoiriens fassent tout afin que ni Gbagbo, Alassane, Bédié ne se présente pour les élections présidentielles de 2020 parce qu’il est incompréhensible de voir un peuple normal décider de plébisciter à nouveau Bédié. C’est comme si les Maliens allaient chercher Alpha Omar Konaré qui a gouverné il y’a 15ans. Ni Alpha Omar Konaré encore moins Amani Toumani Touré ( ATT) ne peuvent se mêler de la politique au Mali. Le cas de la Guinée et de la Côte d’Ivoire, la différence en Côte d’Ivoire, c’est qu’Alassane Ouattara a fait voter une constitution. Et les Ivoiriens dans leur aveuglement de « il faut libérer Gbagbo », ils ont oublié d’empêcher cela. Ils n’ont pas compris que la constitution était beaucoup plus importante que Gbagbo. Et que en allant voter, ils pouvaient faire une démonstration de force pour faire triompher le « Non » de sorte à ce que à travers ce « Non », ils montrent qu’ils veulent autre chose. Donc le cas d’Alassane Ouattara, je peux dénoncer, mais je ne peux pas aller m’opposer à une loi qui a été votée.

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Guillaume Vergès et Tiken Jah après l’interview dans les loges de la cité des Congrès à Nantes

En un mot, tu ne peux pas t’opposer à la candidature d’Alassane Ouattara ?

Mon souhait est que les trois ( Gbagbo, Alassane et Bédié) ne se présentent plus. Et j’aurais aimé que les Ivoiriens soient dans cet esprit. Parce que ces trois là sont les trois protagonistes de la crise ivoirienne. Il est vrai qu’il ya Guillaume Soro et autres…Mais eux, ils sont jeunes, ils peuvent venir, ils peuvent se présenter, mais si nous voulons en finir avec les séquelles de la crise, il faut peut-être les éliminer démocratiquement, c’est-à dire dans les urnes. Ils sont jeunes, Guillaume Soro, Blé Goudé, nous n’avons pas d’arguments contre eux pour dire qu’il ne faut pas qu’ils se présentent. Par contre, vu la situation de guéguerre entre ces trois là ( Alassane, Gbagbo, Bédié), disons leur d’aller régler leurs palabres ailleurs. Ils ont fait en 2010, il ya eu 3000 morts, s’ils reviennent en 2020, peut-être qu’il y aura 4000 morts. Il faut éviter cela dès maintenant. Sinon ce serait à croire que les Ivoiriens sont masos. Les mêmes causes produisent les mêmes effets. La meilleure manière d’honorer la mémoire de ceux qui sont tombés en 2010, c’est de demander à nos trois grands frères d’aller se reposer.

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Quand on les voit, on sent qu’ils sont fatigués. Faire revenir Bédié, ce serait faire revenir les vieux démons d’hier. Quand tu vois Bédié faire une sortie où il dit qu’il a vu le meeting de ses amis à Paris, que les gens sont allés prendre les gens devant les mosquées. Tu vois, des mots comme ça qui nous ont mis dans la merde en 1995, ressortir ces mots là aujourd’hui, c’est dangereux. C’est comme si le front national apparaissait. J’aurais voulu et aimé que les Ivoiriens se mobilisent pour demander à ces trois là de se retirer, parce que une fois de plus leurs palabres auront des répercussions et nous allons nous taper là dessus à nouveau et cela va faire encore des morts. Et ces morts ne seront, ni les enfants de Gbagbo, ni ceux de Ouattara, et Bédié. Ce sera les enfants d’abobo, yopougon, marcory…Et nous allons nous retrouver encore dans la même situation. On peut réagir, il n’est pas tard, mais comme les gens ont leurs idoles, c’est incroyable. Et jusque-là, on ne voit pas les candidats potentiels nous présenter un quelconque programme de société…( A suivre…)

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